L’arrivée

On ne parle pas de choc culturel au XXIe siècle. Pas si on a vu des films, des reportages, des images du reste du monde. Pas si on suit tant soit peu l’actualité. Pas si on a vécu à Bruxelles, mangé dans des restaurants marocains, traversé, même vite, des quartiers dits « d’immigrés », acheté, le dimanche matin, quelques dattes au marché du Midi.

On a des images en tête : la terre sèche et dorée du Nord de l’Afrique, les policiers vert kaki au milieu du carrefour, la carriole tirée par un âne, les motocyclettes chargées de 3 ou 4 personnes, la sécheresse, le soleil, les marchands de café, à même leur camionnette, sur le bord de la route macadamisée, les pistes qui ne le sont pas, macadamisées.

Le choc, c’est de voir tout cela juxtaposé, dans un bruit assourdissant, sur quelques kilomètres de distance. Il n’y en a qu’une dizaine, entre Casablanca et Dar Bouazza, et pourtant, le trajet entre l’aéroport, légèrement en dehors de la ville, et sa plage banlieusarde, semble traverser des milliers de mondes : l’économique, flamboyant, le quotidien, ardu, le vacancier, florissant, l’agricole, étouffé par un soleil pesant.

Par la fenêtre du taxi, qu’il a fallu attendre longtemps, bien qu’il ait été réservé depuis plusieurs jours, je ne peux cesser d’écarquiller les yeux, incrédule, presque convaincue qu’un metteur en scène a réglé la conjonction de tous ces éléments hétéroclites pour moi, pour que leur accumulation se déploie précisément à l’heure de mon passage.

Le chauffeur fonce, klaxonne, fait glisser son véhicule à travers les congestions par des filières improbables, et ne dit mot, puisque je ne le comprendrais pas. Il avance, n’hésite pas, entre dans une rue transversale, évite les chiens errants, se dirige vers la mer, où vivent les Occidentaux, dans des carrés d’immeubles blancs protégés par des gardes jeunes et fringants.

Dans les phrases que ces hommes s’échangent, j’entends « locataire », et vois leurs regards sans émotion, qui me dévisagent. Me voilà enregistrée, une fois pour toutes. Admise dans ce lieu hors du temps, hors du contexte, le plus beau, plus neuf et plus luxueux où j’aie jamais vécu, devant l’une des quatre piscines du complexe et ses parasols en paille.


Je crois que ça va aller.

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